DECLARATION MONDIALE - Les barrages et l’hydroélectricité pour le développement durable de l’Afrique


Les barrages et l’hydroélectricité pour le développement durable de l’Afrique

Au cours du siècle dernier, l’hydroélectricité a largement contribué au développement, notamment dans les pays industrialisés, où la majorité du potentiel hydroélectrique a été exploité. Dans certains pays en voie de développement, l’hydroélectricité a contribué à la réduction de la pauvreté et à la croissance économique, par l’essor régional et l’expansion industrielle. Dans cette perspective, nous notons que les deux tiers du potentiel hydroélectrique économiquement viable dans le monde reste à exploiter et que 90% de ce potentiel se situe dans les pays en développement. En Afrique, moins de 7% du potentiel hydroélectrique est actuellement exploité. Nous estimons que l’énorme potentiel qui demeure dans les pays en développement, ainsi que dans les pays en transition économique, peut être domestiqué au bénéfice de ces pays. Rappelons que les pays les plus pauvres utilisent vingt-cinq fois moins d’énergie que les pays les plus riches.

 

Des besoins immenses

 

Parmi toutes les régions en développement, l’Afrique est sans aucun doute le continent où les besoins sont les plus urgents. En Afrique, 65% de la population n’a pas accès à l’électricité et voit donc sa qualité de vie limitée, que ce soit en termes de lumière, d’eau potable, d’accès aux soins ou à l’éducation. L’électricité est pourtant un outil essentiel pour atteindre les objectifs de développement du millénaire, ceux du NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique) ou du développement durable. Le Conseil Mondial de l’Energie a calculé qu’une consommation de 500 kWh/p/an est le strict minimum pour une qualité de vie raisonnable.

 

La consommation moyenne en Afrique est de 547 kWh/p/an(1) alors qu’elle atteint 10833 kWh/p/an en Amérique du Nord. Mais même ce chiffre déjà très bas est trompeur, car il ne tient pas compte des grosses disparités dans la consommation nationale. Par exemple, les chiffres sont de 2250 kWh/p/an pour la Libye, de 4542 kWh/p/an pour l’Afrique du Sud, mais de 604 kWh/p/an pour la Zambie et 22 kWh/p/an pour le Burundi. Disposer d’une source stable d’électricité, c’est une évidence dans de nombreux pays ; mais cela peut devenir vital dans les nations africaines les moins développées, parce que cela permet d’assurer la réfrigération pour la nourriture et les vaccins et d’alimenter en énergie les dispositifs médicaux. Dans les communautés rurales en particulier, l’électricité contribue à l’éducation : elle permet aux enfants de bénéficier d’un accès à l’ordinateur mais avant tout de la lumière pour les devoirs du soir.

 

Un potentiel énorme

 

Heureusement pour l’Afrique, elle dispose d’un énorme potentiel hydroélectrique, avec des projets comme celui du Grand Inga, en RDC (40 000 MW et plus de 280 TWh par an), qui pourrait fournir un kWh exceptionnellement bon marché : moins de $ 0,01(2) alors que le coût moyen pour le charbon est de $ 0,04 et que la plupart des autres énergies (gaz, nucléaire, éolien, solaire) sont encore plus chères. Le kWh issu des générateurs au diesel, fréquemment utilisés en Afrique, coûte de 0,15 à 0,30 $. Une coopération internationale sera nécessaire pour développer des réseaux de transport et distribution d’électricité à travers les continents ainsi que les structures institutionnelles nécessaires pour gérer ces réseaux.

 

Le grand potentiel de développement de cette ressource renouvelable et propre est disponible précisément dans les pays où l’accroissement de capacité de production est le plus urgent. Dans certains pays africains, il n’existe pas de source d’électricité alternative qui soit disponible de façon réaliste. Le projet du Grand Inga produirait une énergie équivalente à plus de 100 millions de tonnes de combustible fossile par an, qu’il serait impossible d’acheter. L’hydroélectricité possède aussi deux avantages écologiques majeurs : d’abord, c’est une source d’énergie renouvelable et de loin la plus importante. 90% de l’électricité renouvelable mondiale en provient. Ensuite, c’est une énergie propre étant donné que les émissions de gaz à effet de serre qui lui sont associées sont très faibles, au regard de celles qui sont entraînées par les autres grandes sources (charbon, gaz, fioul). Actuellement, la plupart des ménages africains dépendent du bois comme source d’énergie primaire pour satisfaire leurs besoins domestiques, ce qui provoque des problèmes écologiques et sanitaires.

 

La Déclaration politique adoptée à la Conférence Internationale de Bonn sur les énergies renouvelables a reconnu que les énergies renouvelables, y compris l’hydroélectricité, associées à l’amélioration de l’efficacité énergétique, pouvaient contribuer au développement durable en permettant l’accès à l’énergie, particulièrement pour les plus pauvres, ainsi qu’au combat pour la maîtrise des émissions de gaz à effet de serre.

 

Synergie entre les projets énergétiques et hydrauliques

 

L’Afrique détient un potentiel important d’eau douce qui n’est exploité qu’à 4%. Cependant, l’Afrique manque de l’infrastructure nécessaire pour gérer la variabilité de la ressource en eau. Le volume de stockage disponible par personne est très faible, de 38 m3 au Burundi à 687 en Afrique du Sud ; à comparer aux 4700 m3 d’eau disponibles par personne en Australie et aux 6000 en Amérique du Nord. Actuellement, 40% de la population rurale seulement peut avoir accès à de l’eau potable sûre. Les projets hydroélectriques à usages multiples ont un rôle crucial à jouer pour promouvoir la sécurité de l’alimentation en eau en offrant un double bénéfice : capacité de stockage et production

d’électricité.

 

En général, dans ces pays, ce sont aussi bien les besoins en eau qu’en énergie qui sont parvenus à un stade critique ; les bénéfices des projets hydrauliques à usages multiples (particulièrement ceux qui incluent un réservoir) ont donc une signification toute particulière pour l’Afrique. Les effets des conditions climatiques extrêmes dont souffre l’Afrique (inondations à grand échelle ou sécheresses régulières) peuvent être largement compensés par des systèmes de barragesréservoirs. Naturellement, l’alimentation en eau potable et l’irrigation permettant d’améliorer la sécurité alimentaire représentent des bénéfices supplémentaires majeurs de ces systèmes.

 

Les objectifs de développement du millénaire

 

Le potentiel hydroélectrique africain doit donc être développé maintenant, si l’on veut atteindre les buts fixés par les Chefs d’Etat et de Gouvernement africains au cours des derniers sommets de l’Union Africaine et dans le contexte du NEPAD ou des objectifs de développement du millénaire de l’ONU. Les ministres africains responsables de l’Eau et de l’Energie, en conclusion d’une rencontre qui s’est déroulée à Johannesburg, en Afrique du Sud, les 8 et 9 mars 2006, se sont déjà engagés à « travailler ensemble pour ouvrir le potentiel hydroélectrique africain en tant qu’option majeure d’énergie renouvelable pour promouvoir le développement durable, l’intégration régionale, la sécurité de l’approvisionnement en eau et en énergie et l’éradication de la pauvreté en Afrique. » Cet engagement a été réaffirmé par les ministres africains en charge de l’énergie électrique au cours de leur conférence organisée par la Commission de l’Union Africaine à Addis Abeba, Ethiopie, du 20 au 24 mars 2006.

 

Par ailleurs, les représentants des gouvernements locaux et nationaux, les représentants des fournisseurs et du secteur privé, les agences des Nations Unies, les institutions financières multilatérales, les organisations non-gouvernementales, la communauté scientifique et académique, les associations industrielles internationales, s’étant retrouvés au Symposium des Nations Unies sur l’hydroélectricité qui s’est tenu du 27 au 29 octobre 2004 à Beijing, en Chine, ont souligné « l’importance stratégique de l’hydroélectricité pour le développement durable ».

 

Récemment, les 16 et 17 mars 2007, le Conseil Mondial de l’Energie a organisé un Forum international sur le thème : « Comment faire du projet hydroélectrique Grand Inga une réalité pour l’Afrique ? », à Gaborone, au Botswana. Le forum a abouti à un « Plan d’action pour Inga » visant à faciliter le développement du projet. Nous sommes fermement  convaincus qu’il faut développer une hydroélectricité qui soit économiquement, socialement et écologiquement durable. Mais les manifestations de bonne volonté citées plus haut ne suffiront pas. Les projets hydroélectriques sont à forte intensité capitalistique. Pour développer ces projets en Afrique, il faut des actions tangibles au niveau des mécanismes de financement, mais aussi une volonté politique et un engagement fort de toutes les parties prenantes. Pour ce faire, l’Union Africaine s’attèle à mettre en place une structure de coordination du développement des grands projets hydroélectriques intégrateurs en Afrique avec l’objectif de créer un cadre de dialogue et de concertation de toutes les parties prenantes.

 

Promouvoir le développement d’une hydroélectricité économiquement, socialement et

écologiquement durable

 

En ce qui concerne l’impact écologique et social de l’hydroélectricité, on a tiré beaucoup de leçons de l’expérience du passé. Les gouvernements, les agences de financement et les industriels ont développé des politiques, des cadres d’action et des lignes directrices pour évaluer et minimiser l’impact social et écologique ainsi que pour répondre aux inquiétudes des communautés vulnérables affectées par le développement hydroélectrique. Ces politiques doivent être adaptées au contexte propre à chaque pays. Nous notons que les principaux ingrédients d’une politique de relogement sont : la minimisation du relogement, l’engagement des promoteurs du projet sur les objectifs de relogement, la planification rigoureuse du relogement prenant pleinement en compte les communautés affectées, avec une attention toute particulière portée aux communautés vulnérables. Le processus de décision doit inclure la participation informée des communautés vulnérables et de tous ceux qui sont affectés de façon négative par le projet, qui doivent absolument en tirer des bénéfices durables. Les coûts des mesures d’accompagnement social et écologique doivent être évalués et intégrés dans le coût total du projet. Nous appelons les Gouvernements à mettre en place des procédures qui permettent de planifier le développement de l’hydroélectricité dans le cadre d’un bassin versant et dans le contexte de l’évaluation de toutes les alternatives pour la production d’énergie ; la planification doit prendre en compte les facteurs écologiques et sociaux, autant que les facteurs économiques et financiers. L’Afrique possède 61 rivières partagées internationalement, dont les bassins représentent 61% de la surface du continent. La coopération internationale dans le développement des ressources hydrauliques africaines est donc d’une importance critique. Nous appelons les agences de financement bilatérales et multilatérales à s’engager avec les pays africains pour le développement de l’hydroélectricité, en promouvant des mécanismes de financement innovants et des facilités de développement nationales et régionales.

 

En conclusion :

Une urgence très actuelle !

 

Les conditions sont maintenant réunies pour le développement de l’hydroélectricité en Afrique et il s’agit d’une occasion unique :

● Le contexte politique est très favorable : les ministres africains ont lancé un message fort de soutien à l’hydroélectricité avec leurs déclarations ministérielles de mars 2006 à Johannesbourg et à Addis Abeba. Il est impératif que l’Afrique prenne le leadership de cette initiative.

● Les institutions internationales encouragent le développement de l’hydroélectricité : le Symposium des Nations Unies sur l’hydroélectricité et le développement durable a abouti en octobre 2004 à une déclaration forte de soutien à l’hydroélectricité.

● Les prêteurs internationaux soutiennent désormais les barrages et l’hydroélectricité.

● Les couts de production de l’hydroélectricité sont faibles et indépendants de la fluctuation des prix des combustibles fossiles, alors que les prix des autres énergies tendent à croitre.

● L’hydroélectricité est propre et constitue donc une partie de la solution au problème du changement climatique, l’une des questions marquantes du siècle à venir.

● Le potentiel hydroélectrique africain est immense et sous-exploité.

● Les besoins de la population africaine constituent une urgence. Il est temps pour l’Afrique d’utiliser ses propres ressources pour lancer un développement qui n’a que trop attendu ! Il est temps de lancer le développement significatif des barrages et de l’hydroélectricité en Afrique ! L’Afrique doit saisir cette opportunité et les organisations signataires de cette déclaration s’engagent à joindre tous leurs efforts pour accompagner ce grand continent dans cette entreprise.

 

Approuvé le 24 Novembre 2008 à Paris par :



 

L’Union Africaine (UA),
L’Union des Producteurs, Transporteurs et Distributeurs d'Energie Electrique d'Afrique (UPDEA),

Le Conseil Mondial de l’Energie (CME),
La Commission Internationale des Grands Barrages (CIGB),

La Commission Internationale des Irrigations et du Drainage (CIID),
et l’Association Internationale de l’Hydroélectricité (IHA).



(1) AIE « Energy Balances for Non-OECD Countries » and « World Energy Statistics 2006 », IEA, Paris 2006 -
(2) Ce coût ne comprend pas les coûts de transport de l’électricité.


http://www.icold-cigb.net/images/File/PDF-multilangue/Declaration%20mondiale.pdf